Illustration : Jewish Anarchist Women of the Early 1900s

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« … plus jeune, ça a été fondamental pour moi de rencontrer des personnes qui avaient fait la révolution espagnole, iels m’ont largement inspirée. De la même manière, je me dis qu’il faut continuer à se former et informer les autres dans l’échange, avec et au-delà de nos expériences singulières. » (p. 153)

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Révolutionnaires. Récits pour une approche féministe de l’engagement, publié aux Éditions du commun, est un recueil d’entretiens menés par des femmes nées dans les années 80 et 90 auprès de féministes plus âgées. Cette cueillette d’histoires retrace les engagements et convictions révolutionnaires de six femmes dont le parcours de lutte a débuté dans les années 1950, 1960 et 1970.

Le premier témoignage est celui d’Andréa, née en 1950 à Montevideo dans une famille pauvre. C’est à l’internat qu’elle se confronte à l’injustice et à la violence de la société de classes. Elle découvre le communisme en 1967 et est très rapidement attirée par les occupations d’usines et les barricades :

« C’était 68 et nous étions survolté.e.s, porté.e.s par le modèle de Guevara, qui était tellement important pour tout le monde à cette époque. C’était le modèle de la guérilla. » (p. 37)

Après trois semaines de prison, ses convictions se renforcent et elle rejoint le Movimiento de Liberacion Nacional – Tupamaros ( MLN-T). Le régime se durcit, la répression est plus forte et la guérilla aussi. Elle entre alors en clandestinité pendant un an et demi, de fin 1970 à 1972, et refuse d’aller à Cuba de peur d’être éliminée par sa propre organisation pour manque de docilité. Le 27 juin 1973, c’est le coup d’État en Uruguay. Pendant la dictature, ce sont plus de six mille détenus dans un pays de moins de trois millions de personnes, soit une sur 450 qui est prisonnières politiques. Aucune véritable enquête contre les crimes de l’époque n’est menée. D’importants doutes subsistent quant à des alliances entre militants et militaires.

« Beaucoup d’énergie est consacrée à blanchir les militaires, certain.e.s appellent ça ‘‘le pacte du silence’’. Et il est difficile de penser que si autant de politicien.ne.s ont retourné leur veste, iels l’auraient fait en un jour. » (p. 47)

Suite à l’assassinat d’Allende, le 11 septembre 1973, elle fuit le Chili pour la France avant de rejoindre la Suisse. C’est dans les communautés suisses qu’elle découvre l’écologie et l’anarchie.

À la fin de la dictature, en 1985, l’idéalisation des prisonniers politiques permet à José Mujica, ex-guérillero Tupamaro emprisonné et torturé, d’être élu. Aussitôt, il se met à la botte du capitalisme international, renforce la dépendance au capitalisme en multipliant les projets écocides :

– mines à ciel ouvert ;

– ports et fosses en eau profonde ;

– monocultures de soja, sorgho et maïs transgéniques, eucalyptus et pins ;

– usines de pâte à papier ;

– non-contrôle de la vente des terres ;

– assujettissement aux États-Unis…

Lorsqu’elle retourne en Uruguay, elle ne s’y retrouve plus, ses idées sont devenues plus radicales et libertaires. Elle s’engage malgré tout, en 2002, dans un groupe organisé libertaire, mais « ça se passe très mal et c’est réellement ma dernière expérience politique organisée. Je vis alors cet engagement comme très destructeur et décide de ne plus jamais m’exposer ainsi : je suis un atome libre de la masse. La seule organisation que j’arrive encore à concevoir est dans le cadre de collectifs affinitaires, avec des personnes qui se connaissent et se choisissent. » (p. 42)

De son expérience, elle retient la nécessité d’une auto-construction de la pensée, de la destruction du pouvoir et des leaders.

En France, à cette époque, les perspectives étaient plus internationalistes et anti-impérialistes que de nos jours. Le terrain de lutte était d’abord celui des usines et des syndicats. Le témoignage de Camille revient sur le démantèlement de la Sécurité sociale et la déradicalisation des luttes après la victoire politique de la gauche.

C’est à 19 ans que Camille commence à travailler à la Sécurité sociale. Au sein de son organisation politique d’extrême gauche, ils espèrent changer les choses depuis l’intérieur du système. Cette stratégie a été réfléchie collectivement et leur engagement se veut révolutionnaire. C’est dans les usines ou les secteurs comme la Sécurité sociale, fondée par les communistes, que se trouvaient de nombreux militants qu’ils espéraient radicaliser. Mais les militants d’extrême gauche étaient souvent renvoyés.

« Contrairement aux revendications réformistes, notre perspective était clairement révolutionnaire, visant la destruction des classes dominantes… Au bout de deux mois, je me suis fait exclure de la CGT parce que j’étais gauchiste. Ce terme regroupait à leurs yeux l’ensemble des militant.e.s trotskystes, maoïstes, anarchistes, souvent jeunes, assimilé.e.s au mouvement de 68, étudiant.e.s et issu.e.s de la bourgeoisie (ce qui était à moitié vrai, à moitié faux) et qui se disaient communistes sans adhérer au PC ni au modèle stalinien encore en vigueur. Restait donc la CFDT, qui à l’époque était elle aussi minoritaire mais autogestionnaire, non corporatiste, sur des bases politiques anti-capitalistes et anti-impérialistes. Un syndicat tout à fait fréquentable… Il a bien changé dans les années 80 avec l’accession au pouvoir de la gauche. Mais en 1974, il n’était pas encore réformiste. » (p. 60)

L’objectif était de mettre fin à la hiérarchie des salaires, de défendre les immigré.e.s, de mener des mouvements anti-impérialistes, de lutter contre toutes les dictatures.

Les combats féministes étaient également importants, notamment le droit à l’avortement comme le précise Maryvonne, féministe de Nantes :

« Des camarades dont j’étais proche avaient inventé des pompes à vélo inversées pour faire des avortements par aspiration. Avortements qui étaient effectués par un médecin dans son cabinet médical. Nous, on distribuait les affiches, on se faisait d’ailleurs des fois attraper par la police qui nous les fauchait et les déchirait, avec nos pots de colle et d’autres trucs comme ça. […] Quand les camarades venaient pour pratiquer les avortements, on devait les accueillir parce que tout se faisait dans nos appartements. » (p. 172)

C’était aussi une période où le travail était important pour l’autonomie matérielle.

« À l’époque tout le monde travaillait, toutes celles et ceux qui le pouvaient travaillaient. Le travail n’était pas mis en cause comme maintenant. Pour nous, c’était un moyen d’émancipation, surtout pour les femmes, donc il fallait travailler. Mais je n’ai jamais pensé que le travail était sacré. » (p. 167)

La Sécurité sociale était un enjeu important de la lutte des classes. À l’origine, la répartition des pouvoirs était clairement du côté des travailleurs, 75 % des pouvoirs pour les assurés sociaux et 25 % pour les patrons. La Sécurité sociale devait être gérée par les travailleurs, non par l’État. Il était possible de trouver d’autres solutions à l’augmentation du chômage et au nombre de retraité.es, le nombre d’actifs ne suffisait pas pour répondre aux besoins des retraites mais il était possible d’augmenter les cotisations des entreprises, de conserver une idéologie de partage. Mais les objectifs de l’État et du patronat convergeaient et le combat contre le démantèlement de la Sécurité sociale n’a pas été suffisamment soutenu par les travailleurs. Comme le rappelle Camille, dans un monde comme le nôtre, nous ne pouvons pas nous permettre de laisser l’État, les patrons et les assureurs gérer à notre place la solidarité et le partage. En matière de santé, de retraite, de gestion hospitalière, etc. laisser l’État gérer à notre place, c’est laisser les inégalités se creuser, la misère gagner du terrain. Tous les services publics sont encore aujourd’hui progressivement démantelés, privatisés. Et pourtant, peu d’entre nous soutiennent les infirmières et aides-soignantes quand elles sortent dans la rue pour dénoncer la mort de l’hôpital public, le délabrement des urgences et des services hospitaliers.

À partir de 1982, avec l’élection de la gauche, les croyances libérales prennent le dessus. La CGT abandonne la lutte anti-capitaliste. La fin des expériences socialistes comme en Albanie, au Cambodge, etc., le choc pétrolier, l’augmentation du chômage, l’endettement, la séduction de la société de consommation, la montée de l’individualisme, la peur de la précarité, facilitent l’avènement du capitalisme néo-libéral.

« J’étais de plus en plus en porte-à-faux. Mes valeurs politiques anticapitalistes et pour un changement radical de la société n’avaient plus droit de cité. » (p. 64)

Trop radicale, Camille est mise au placard en tant que militante syndicale, rétrogradée par un directeur qui ne supporte aucun contre-pouvoir :

« À l’intérieur d’une entreprise, quand tu prends un rôle politique contre le patronat, tu subis la répression tous azimuts. On t’isole. Si tu résistes, c’est la mise au placard, puis la descente aux enfers… sauf s’il y a un soutien collectif. Mais avec la disparition des luttes collectives, ce mode de gestion de la contestation est devenu monnaie courante, avec toutes ses conséquences de souffrance au travail, de dépression, de suicide… » (p. 65)

En 1999, la loi contre le harcèlement au travail est votée. Elle dépose alors plainte pour harcèlement et discrimination idéologique, mais son propre syndicat ne la soutient pas ni aucun de ses collègues.

« Si ce système se maintient, c’est qu’il est entretenu dans tous ses rouages, à tous les niveaux, par des gens qui non seulement ont peur de remettre en cause la marche des choses mais font aussi eux-même des choses inacceptables, en termes d’autorité, de discrimination, de racisme, etc. Tout en se disant à gauche, voir à l’extrême gauche… Dans l’encadrement, syndiqué ou pas, c’est caractéristique : iels sont réacs, discriminant.e.s, méprisant.e.s. Ce n’est pas l’outil syndical en soi qu’il faut jeter, c’est ce que tout.e.s ces gens en font, leur incapacité à faire correspondre leurs discours et leurs actes. » (p. 68)

Herma, née en RDA dans une famille de prolétaires, a, dès son plus jeune âge, une forte conscience de classe. À 14 ans elle a lu Alexandra Kollontai. En tant que femme, elle n’a jamais vraiment connu de problème en RDA où il lui était possible d’accéder à tous les métiers. Pourtant, elle prend tôt conscience que « l’émancipation se pensait toujours en fonction du masculin, de la position des hommes, en écartant les approches féministes. » (p. 88)

Elle décrit la RDA comme un pays où la mentalité était passive et soumise, l’atmosphère oppressante. Pour elle, il est clair qu’on ne change pas les choses de l’intérieur, qu’il faut déserter le système. Elle reconnaît également l’importance de la scène punk pour rencontrer d’autres anarchistes et assister à des discussions passionnantes sur l’état de la société.

« En RDA, nous avions vécu, pour ainsi dire, dans un collectif de 17 millions de personnes, ce qui avait vraiment de bons côtés : on pouvait toujours passer chez les autres, on avait toujours des gens autour de soi, dans le collectif de travail, le collectif du Parti, le cercle d’amies… Pas mal de monde percevait ça comme une contrainte, un collectif forcé ; mais pour moi, il avait toujours été important de chercher des solutions à plusieurs, même quand c’était conflictuel. » (p. 93)

Après la chute du Mur, elle se rend dans des lieux de travail en cours de liquidation pour interviewer les ouvrières, pour savoir comment elles vivent le bouleversement. Au cours de son enquête sur la destruction des emplois des femmes, l’une des interviewées s’est suicidée. « Les gens s’étaient mis à croire qu’iels étaient seules responsables de la perte de leur emploi, en si peu de temps… Bien qu’ils aient toutes et tous lu Marx ! En un rien de temps l’argent avait pris de l’importance comme jamais auparavant. »

Pourtant, les journaux ne cessaient de parler de transition pacifique. Elle découvre bientôt Longo Maï :

« Les formes d’organisation de Longo Maï m’ont immédiatement parlé, parce que c’était transational et contre la structure même de la société. Il était question de biens communs, de coopération et solidarité ; Et puis Longo Maï, en provençal, ça veut dire « que ça dure longtemps’’, c’est un mouvement européen qui existe depuis 1973 et qui, jusqu’à aujourd’hui, est constitué d’une dizaine de coopératives agricoles, dans cinq pays différents, plus de deux cents personnes qui y vivent sur une base anticapitaliste et autogestionnaire. » (p. 97)

Elle se lance alors dans un projet de coopérative avec d’autres militantes, mais au moment de s’installer à la campagne, les personnes se retirèrent, les unes après les autres. Comme souvent, il est plus facile de parler que de faire.

C’est donc avec une poignée de personnes qu’elle constitue une coopérative dans laquelle, de mai à octobre, s’organisent des soirées cinéma, du théâtre, des concerts, des discussions politiques, protection et diffusion de semences paysannes, luttes avec les réfugiés pour leurs droits, lutte locale contre les nazis. Mais elle y rencontre principalement des gens qui lui ressemblent :

« Il est important de se le dire, encore et encore : si on veut vivre avec les gens, on doit faire avec elleux, on a besoin de discussions. Mais il faut aussi de la légèreté. Ce que j’ai toujours aimé à Longo Maï c’est qu’on peut se crier dessus et se tomber dans les bras les un.e.s les autres, juste après. » (p. 102).

C’est dans le contexte de la guerre d’Algérie, qu’Anne-Catherine rencontre, à l’université de Lausanne, des déserteurs français et des étudiants algériens membres du FLN. Les échanges autour des enjeux de l’indépendance, de la guerre d’Algérie, remettent en question l’ambiance coloniale dans laquelle elle a grandi et lui font prendre conscience de l’impérialisme.

En Suisse aussi, la lutte devait se mener dans les usines et les lieux de travail. L’émancipation des femmes était également un enjeu majeur :

« En matière d’addiction, la co-dépendance des mères est une chose vraiment ahurissante. Elles vont dans la rue pour acheter la drogue pour leur fils, pour éviter qu’il ne se fasse prendre par la police. Dans les familles, quand les maris boivent, les épouses se sentent coupables parce qu’elles n’ont pas réussi à le retenir à la maison. Et de même avec leur fils. Le travail de déculpabilisation… c’est énorme. » (p. 127)

Mais cette émancipation ne se ferait pas sans celle de toutes les travailleuses.

En tant que femme, elle relate son sentiment perpétuel d’être dans l’imposture, sa crainte de ne pas être à la hauteur :

« On reproche souvent aux femmes d’être trop dans l’émotion. À mon sens, ce n’est pas un défaut en politique. Il faut garder sa capacité à s’indigner ! Bon, dans l’ensemble, les hommes sont formatés pour être plus distants, plus arrogants, plus affirmatifs. J’ai réalisé que les femmes, en politique, travaillaient différemment et généralement davantage que les hommes. » (p. 130)

La vague de violence des années 1970 l’a profondément marquée et déboussolée :

– Fraction armée rouge allemande (RAF) ;

– les Brigades rouges italiennes ;

– les Palestinien.ne.s de « septembre noir » ;

– attentats à l’explosif, enlèvements et assassinats…

« Un engagement, c’est quelque chose qui a un coût : tu t’exposes, tu peux être contredite, contrée empêchée, réprimée. […] Lorsqu’on s’engage vraiment, un des prix qu’il faut payer, c’est cette obligation à cacher ses faiblesses. » (p. 111)

Elle rappelle la lutte que mènent aujourd’hui de nombreuses femmes contre trois ennemis : les envahisseurs, les intégristes et les hommes en tant que dominateurs. Qu’elles soient Cubaines, Algériennes, Afghanes, Kurdes, Ukrainiennes, elles se battent contre la violence des guerres, les risques de viols et les menaces de tortures. Elle s’insurge contre le fait que pour beaucoup d’hommes le féminisme n’est qu’un opportunisme politique.

En Italie, dans les années 1960, plusieurs tentatives de coups d’État fascistes sont menés. C’est dans ce contexte que Marisa  découvre Bakounine et l’anarchie. Les manifestations étaient alors risquées, et surtout en Calabre où mafia, fascistes et police étaient liés :

« On avait un copain de Calabre, Casile, qui avait fait toute une recherche sur les liens entre la mafia et la vente d’armes. Le jour où il est allé à Rome remettre son enquête, un camion l’a écrasé et il en est mort. On n’a jamais su d’où était arrivé le véhicule et on n’a pas retrouvé son enquête. C’était évident, ils l’avaient tué. Et il n’y a jamais eu de suite. » (p. 149).

Pour lutter contre le communisme, beaucoup d’attentats ont été orchestrés par l’État italien, la CIA et les fascistes : «  … les services secrets italiens et américains avaient mis en place ce qu’on a appelé plus tard la stratégie de la tension. » (p. 150)

Les anarchistes étaient la première cible. C’est pourtant la joie de dire « c’est moi qui décide » qui était plus importante que la peur. Aussi, une des activités importantes consistait à aider les femmes à avorter clandestinement.

« Pour ça, on louait des maisons où les médecin.e.s et infirmièr.e.s pouvaient pratiquer discrètement, sur leur temps libre. Il était impossible d’y rester longtemps sans se faire repérer alors qu’il fallait régulièrement déménager. Moi, j’avais le même rôle que beaucoup d’autres copines féministes : aider ces femmes, faire passer l’info, parfois les suivre, rester à leurs côtés, parce qu’avorter n’est jamais anodin. Aujourd’hui on n’accompagne plus les femmes qui avortent mais à l’époque, on savait que c’était un acte souvent lourd à porter. » (p. 144)

Dans ces années-là, le Sud n’était pas industrialisé, il y a donc eu un exode important vers le Nord, dans les usines où les anarchistes étaient actifs et menaient leur propagande. Malheureusement, de nombreuses dissensions internes font régulièrement exploser les collectifs. Le capitalisme étant très fort pour récupérer les luttes, elle regrette que les collectifs de ces années-là n’aient pas suffisamment cherché à créer des alternatives non récupérables.

De Montevideo à Nantes, de la RDA à Lausanne, les militantes de ces années privilégiaient le terrain de l’usine, l’émancipation par le travail, l’égalité homme femme, le droit à la contraception et à l’avortement. C’était l’époque de l’essor du bloc soviétique et du plein emploi. L’internationalisme, l’anti-impérialisme, la lutte des classes étaient les perspectives principales. Aujourd’hui, les luttes sont plus locales et déconnectées du monde du travail.

Mais certaines choses ne changent pas : la difficulté à créer et maintenir des collectifs, les trahisons, les abus de pouvoir, le manque d’humilité dès qu’il y a désaccord.

Une nouvelle vague fasciste se répand partout dans le monde. Une accélération de la militarisation, la multiplication des disparitions, enlèvements et tortures de militantes, notamment écologistes. À tout cela répondent des soulèvements populaires aux quatre coins du globe. Face aux appels des camarades Hongkongaises, Polonaises, Kurdes ou Zapatistes, comment agir ? Avons-nous d’autre choix que celui de prendre les armes ? Est-il vraiment possible, dans le contexte européen actuel, de créer une armée démocratique et populaire, comme certains le suggèrent ? Peut-on éviter la guérilla perpétuelle pour les générations à venir ? Et qui se chargera de recruter et conduire l’armée ? L’esprit guerrier peut-il vraiment venir à bout de la guerre ? N’est-ce pas plutôt la désobéissance, le refus de toute autorité religieuse, militaire, financière, qui nous aidera ?

Les travailleurs devraient cesser d’obéir aux maîtres, de raser les forêts, d’utiliser les machines. Les travailleurs, ouvriers, policiers, militaires, devraient déserter, refuser toutes ces formes d’obédiences qui les transforment en brutes indifférentes au désastre humain et écologique.

« Au fond, ça nous arrangeait bien que la révolution ne soit pas pour demain, nous n’étions pas prêt.e.s, nous n’aurions pas su quoi faire et beaucoup de dirigeants non plus. […] Nous n’étions pas préparé.e.s. Tant qu’il s’agissait d’étudiant.e.s dans les rues de Paris, ce n’était pas encore sérieux, ce n’était que des fils et des filles à papa. Mais si les ouvri.èr.e.s s’y mettaient… Les événements nous ont fait réaliser que tout pourrait se passer autrement que dans les livres, autrement que ce que la révolution bolchevique en Russie nous avait montré. C’était vraiment déroutant. » (p. 117)

Au fantasme de la lutte armée, peut-être vaut-il mieux être plus humble. Ainsi que le suggèrent les interviewées, mener une vie conforme à nos valeurs, en avançant avec tout ce qui fait la vie : l’action, l’émotion, les relations affectives, le travail, les enfants, la cuisine et le jardin. Œuvrer dès aujourd’hui pour une société plus coopérative pourrait nous soustraire de la domination des valeurs masculines de performance et de compétition, des valeurs puisées dans l’univers technique des sociétés industrielles. La décroissance ne suffira pas à faire couler le capitalisme, la militarisation du monde non plus. Ce système, impérialiste et hégémonique, est né par et pour la guerre. Peut-être vaut-il mieux nous réjouir de la perspective de l’effondrement en développant l’imaginaire de l’après, sans nous déconnecter du réel et du possible.

« Je crois surtout qu’on devrait être encore plus sur le terrain, plus coller aux gens, plus écouter ce que les gens disent. S’insérer dans un processus de vie quotidienne, de lutte inscrite dans la vie quotidienne. On peut rester visible sur ce plan-là, montrer qu’on fait ça. Mais nous devons aussi nous protéger, sans doute en masquant un peu notre niveau de coordination, en restant discret-e-s quant aux affinités qui nous lient, entre personnes militantes. » (p. 49)

Ana Minski

Relecture et corrections : Lola

Anti-civ